07 novembre 2006

Le rite

Le rite inclut le sommeil. Il le prévoit.
La nuit qui précède le rite (même si l’on peut dire que cette nuit qui précède le rite en fait déjà partie), on doit dormir peu.
Cette condition de somnolence peut être réalisée de plusieurs façons.
Cependant le rite préfère les façons les pires.
Jouer jusqu’à 4 heures du matin à un jeu sur l’ordinateur est une bonne façon. Adaptée au rite. Appréciée.

Le matin du rite, la sensation de sommeil doit être presque intolérable. C’est écrit ainsi.
Dans le rite, durant le rite, on doit avoir des doutes compréhensibles sur le moyen de transport à utiliser pour se rendre sur le lieu du rite.
Bien que la logique puisse suggérer des moyens de transport plus commodes, pour le rite on choisira toujours le pire, le plus dangereux, le plus pénible.

Ce moyen de transport, pour le rite en question, c’est l’automobile.
Le trajet à parcourir pour atteindre le lieu préposé au rite conduit à Bologne et comprend le passage des Appennins par la célèbre A1, sur le tronçon qui sépare Barberino del Mugello de Roncobilaccio. C’est ce qu’exige le rite.

Le rite prévoit un premier obstacle sur l’autoroute. Cependant, on n’est encore qu’en chemin, on a encore l’intention d’atteindre, de la façon la plus pénible possible, le lieu du rite.
Le premier obstacle est d’ordinaire constitué par un bouchon. Une queue due à un accident sur la partie de l’autoroute qui traverse les Appennins, par exemple.
Mais les autres obstacles sont les bienvenus.

Un retard dans le début de l’impression. De 11 heures du matin à 4 heures de l’après-midi, c’est un obstable bien accueilli par les officiants du rite.
Ce retard, comme ce sera compréhensible même pour les moins attentifs d’entre nous, rend vain le réveil très tôt du matin et confère à la sensation de sommeil précédemment citée et à présent insupportable l’aspect d’une raillerie.

Pour arriver sur le lieu préposé au rite, le rite sous-entend que l’on ne demande pas d’informations sur la route à prendre.
Dans le rite, on prendra plusieurs fois le périphérique dans la mauvaise direction.
On sortira et on entrera de nouveau, plusieurs fois, pour se rendre enfin coupable de rater la bonne sortie. Le rite prévoit que l’on parcourra plusieurs fois le trajet entre la sortie n° 7 et la sortie n° 10 du périphérique qui fait le tour de Bologne.

La bonne sortie, pour rejoindre le lieu du rite, est la numéro neuf. Celle qui a un poteau bien placé juste devant le panneau portant l’inscription NEUF.
Ce poteau, c’est certain, a été positionné de cette manière précise et obscurantiste par les adeptes au rite.
Il fait partie du rite.

Le rite, c’est l’impression du livre.
Le livre en question, c’est “S.”

C’est la quatrième fois que nous y participons, ma fiancée et moi. Cela fait quatre fois depuis 2002. Quoiqu’ayant des bases mathématiques très minces, je peux en déduire que le rite se déroule, en moyenne, une fois par an. Une observation ultérieure en situe la période préférée au début de la mauvaise saison.

Pour le rite, il est nécessaire de mal s’habiller. De ne pas se laver les cheveux.
Cet état de négligence devra être documenté en photo par la suite, comme attesté, conformément aux règles du rite concernant le soin de la personne.

Quand le rite aura commencé, quand l’impression commencera, on évoquera les démons de l’erreur.
Les officiants au rite se consumeront les yeux à contrôler les premières épreuves. Malgré ça, ils ne devront s’apercevoir d’éventuelles erreurs (même gravissimes) qu’après la mise en marche des rotatives.

Dans notre cas, l’objet du désastre sera un simple accent. Un accent sur un “e”. Un accent manquant sur un “e” particulier.
Un “e” placé à l’endroit le plus important du récit contenu dans le livre objet du rite.
Cela fait partie du rite.

Cette erreur très grave devra avoir la caractéristique singulière de ne sembler “gravissime” qu’aux yeux de l’auteur du livre objet du rite.
Aux yeux des autres officiants au rite, cette erreur devra paraître insignifiante et négligeable. Elle devra, donc, générer une condition dans laquelle l’auteur du livre objet du rite devra apparaître, aux yeux des autres personnes présentes, comme possédé par les démons évoqués par le rite lui-même.

L’auteur impliqué dans le rite, si le rite fonctionne comme il se doit, devra se trouver en conflit ouvert avec le reste du monde pour une raison qu’il est seul à comprendre.
Il devra quitter le lieu préposé au rite. Réciter une litanie improvisée qui aura pour contenu une lamentation sur sa solitude existentielle cosmique.

Par la suite, il devra s’adresser à son propre assistant spirituel, lui déverser dessus ses angoisses et ses lamentations. Il devra se maudire lui-même (ainsi que le monde qui ne le soutient jamais et l’abandonne à la solitude) jusqu’à reconnaître dans l’erreur révélée par le rite (l’accent sur le “e”, dans notre cas) l’horreur même de la condition humaine.

Il devra retourner au rite, enfin. Sacrifié désormais, profondément. Il prendra place à la table où se déroule le rite et, en mentant, prononcera la phrase “C’est sans importance. On continue. Ne faites rien”. Pour avoir ensuite immédiatement une autre crise de nerfs.

Alors entrera le prêtre. Le prêtre du rite, jusqu’à présent, dans mon expérience, est toujours le même. Le prêtre est devenu prêtre pour sa compétence manifeste dans les affaires liées au rite. Le prêtre (qui n’aura jamais d’attitudes sacerdotales, s’avérant même, aux yeux de la plupart, discret et silencieux) réussira à satisfaire les exigences de tous les officiants au rite.

Dans ce cas spécifique, il résoudra la question de l’accent et calmera les participants de sa seule présence.
Le prêtre a un nom secret.
Il est grand-père depuis peu.
Ce sera grâce à lui, et à l’appui (quoique de mauvais gré) de l’oligarchie des officiants qui font partie de sa suite, que le rite pourra aller vers sa phase finale.

Dans cette phase, quand les rotatives tourneront à plein régime et qu’il n’y aura plus que les hommes en bleu qui participeront au rite, l’auteur pourra rentrer chez lui.
La fiancée de l’auteur du livre objet du rite embrassera le grand prêtre. Ainsi, elle le remerciera d’avoir sauvé l’esprit de son compagnon et la lecture du livre objet du rite.
Le rite prévoit enfin que la route du retour sera la même qu’à l’aller mais avec un trafic intensifié.

Durant le retour, dans la phase finale du rite (au moins pour ce qui concerne la personne de l’auteur du livre objet du rite), il y aura des pensées obsessives et on récitera une litanie composée de rares paroles obsessives.
Ces paroles, sous forme de question, seront posées à la fiancée de l’auteur du livre objet du rite.

Les phrases seront répétées de manière hypnotique pendant toute la durée du retour à la maison, durant les freinages et les dépassements des camions à remorque.
Les phrases devront être celles-ci :
“Il est bien, non ? Il me paraît bien. Le livre. Il me paraît bien. Tu en dis quoi, toi ? Il est bien. Il va être bien ? Tu ne crois pas qu’il va être minable et que personne ne va rien comprendre ? Il va être minable ? Je le sais qu’il sera minable. Tu en dis quoi, toi ? Il est minable ? Ou il est bien ? Il est bien, non ?”

C’est là le rite.
Il a toujours été ainsi.
Et, je le crains, il le sera toujours.

Gipi

2 Comments:

Blogger Jimmy ha scritto:

Cher Gipi,

je viens justement d'accomplir le RITE.

J'ai des doutes ur le pélliculage du livre. Il devra probablement être refait. Misère de misère.

Je m'identifie beaucoup à ce texte ! Merci de l'avoir écrit ! Ça fait toujours plaisir qu'on est pas seul à ressentir tout ça.

J'ai rencontré Stefano Ricci à gatineau (Québec) il y a deux semaines, il m'a beaucoup parlé d'un imprimeur très conscienscieux à Bologne, avec qui il a beaucoup travaillé. Est-ce votre prêtre ?

Merci encore et à bientôt !

Jimmy (auteur et éditeur de bande dessinée)

7/11/06 10:43 PM  
Blogger Jimmy ha scritto:

JEU :

Dans mon commentaire ci-dessus, il manque les mots "de", "savoir" et "qu'on". Saurez-vous les replacer ?

J

7/11/06 10:45 PM  

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